Il avait dit : Indignez-vous !

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Un texte de Corinne Prévost.

En octobre 2010, quand paraît Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, Corinne Prévost dirige La Cité du Livre à Aix-en- Provence, où la grande aventure du manifeste a commencé quelques jours avant même sa parution en librairie. Elle a, depuis, porté de son mieux les valeurs du vibrant appel de Stéphane Hessel, dans diverses bibliothèques où elle a travaillé, et dans sa vie. Aujourd’hui en poste dans une bibliothèque universitaire des quartiers Nord de Marseille, elle s’efforce de concilier au quotidien indignation et action, espoir et colère.


Je me mets en boule. J’aimerais passer ma langue sur mon ventre pour décoller la boue du monde, toute la merde qui arrive à flots ininterrompus, comme un chien qui lèche sa plaie. J’écoute la radio, l’indignation me coupe l’appétit. Je regarde les trottoirs de la ville, l’indignation m’empêche d’avancer. Je lis le journal, l’indignation me donne envie de vomir. Indignez-vous disait le grand monsieur. Je m’indigne du matin au soir. Je vais à des assemblées générales, des réunions, des rassemblements. Je partage des images. Je laisse traîner des tracts dans les salles d’attente.

Les chiens s’indignent et la caravane passe. Les actionnaires prospèrent, les travailleurs meurent. Mon nom, je le signe à la pointe du clavier. Il ne veut pas dire Zorro. Il dit : je veux des coquelicots. Il dit : je ne veux plus que des gens meurent dans la rue ou dans la mer que je regarde par la fenêtre. Tout compte et me cerne, tout me concerne. Je suce minuscule les mots des slogans quand tout sera privé on sera privé de tout, désolée pour le dérangement on essaie de changer le monde, qui sème la misère récolte la colère. Le cortège déroule son grand rouleau de réglisse. En face la police nous traite comme des immondices. Indignez-vous disait l’admirable monsieur.

On a défilé

On a passé des Nuits Debout

On a occupé des ronds-points

On s’est enchaîné à des grilles

On a collé «  tu n’es pas seule »

On a collé « pas une de plus »

On a résisté au chacun pour soi

On a collecté des vêtements et de la nourriture

On a chanté Résiste, prouve que tu existes

On a donné ce qu’on pouvait à SOS Méditerranée

On a voté

On a transféré à nos amis des appels à rassemblements

On a marché pour le Climat comme Greta

On a porté des pancartes qu’on avait fabriquées dans la joie

On a crié des slogans  contre la guerre en Irak

On a épinglé un petit morceau de feutrine rouge à notre pull

On a protesté contre Guantanamo

On a défendu les droits des minorités

On s’est battus contre l’élevage intensif et la chasse à la glue

On a accroché des banderoles aux grilles du campus

On a pleuré pour Charlie et pour Samuel Paty

On a pleuré pour Eilan et Steve

On a retweeté les révélations des Pandora Papers

On a dit qu’on ne voulait pas une santé et une éducation à deux vitesses

On a dit qu’on voulait avoir le droit de mourir dignement

On a ressenti une incommensurable colère contre les salaires des footballeurs

On a eu peur de la police et on s’est révolté contre les nasses et les lacrymos

On a enragé devant les mensonges au plus haut sommet de l’état

On s’est étranglé de colère devant l’épuisement et le salaire des infirmières

On a admiré Philippe, Anais et Ludovic  en gréve de la faim

On a refusé ParcoursSup et la réforme des retraites

On a eu envie de casser la radio en entendant une ministre parler du monde magique de l’entreprise

On a eu envie de casser

On a eu envie de hurler

On a eu envie de faire payer les ultra-riches

On a eu envie de raser la table

Il n’est plus là, le bel indigné, il n’est plus là pour voir ce que ça a donné. Il nous manque mais c’est bien qu’il ait échappé aux dérives tentaculaires des réseaux, aux dégâts irréparables du darknet, aux élucubrations de zozos cérébralement dérangés.

Il a eu la chance de ne pas assister au délitement général, à l’explosion des inégalités, à la catastrophe annoncée.

En 2010, on pouvait encore croire qu’une Conférence des Parties allait redresser la barque. En 2021, on a compris qu’on allait couler.

un mort

deux morts

dix morts

cent morts

mille morts

deux mille morts

vingt mille qui dit mieux

vingt mille cadavres

vingt mille cœurs arrêtés, certains étaient tout petits.

vingt mille bouches fermées, certaines n’avaient pas encore de dents.

Tout le monde sait tout le monde y pense et puis oublie, c’est la vie c’est la vie.

On s’en fout tant qu’ils ne crèvent pas sous nos yeux.

Les images se déposent en couches successives d’horreurs non sédimentées. Je ne dors presque plus. Le sommeil n’éteint plus mes feux de jour, mes colères de toujours. Je suis un chemin de broussailles. Je passe à travers des champs plantés de mots comme des mines amorcées. Je trace des signes. Je fais des lignes. Je laisse monter la rage.

Je ne veux plus être ce chien entrevu dans la nuit, le chaos. Je ne veux plus lécher les plaies. Il faut rendre la douleur à ses auteurs. Retour à l’envoyeur. Je les honnis. Je les voue aux gémonies en petits crucifix épinglés sur papier. Des bombes d’ignominie tombent sur nous. Je prends ma dose quotidienne de malheur, matin midi et soir, et la nuit, dans mon lit, à l’abri, je pleure comme je pleurais silencieusement à sept ans sur la mort possible probable certaine de mes parents. Le matin, en me levant, je les couvrais de baisers pour les remercier d’être vivants. J’ai grandi. Le malheur aussi. Il a pris d’autres formes d’autres noms d’autres visages. Je pleure les enfants écrasés sous les décombres les femmes massacrées au couteau à l’acide aux coups de poings je pleure les homosexuels assassinés par leur propre famille à Grozny les petites filles incendiées à Kaboul les femmes mutilées. Cent quarante millions de femmes au sexe mutilé, leur sang coule sous la lame. Des journées entières roulées par terre à vouloir mourir.

Les femmes et les enfants d’abord.

Je voudrais dormir,

mais un étudiant s’est immolé devant l’administration qui lui refusait une bourse  

mais hier soir sur un plateau une idiote demande si la caissière qui s’en sort pas avec son salaire moins que minimum a assez travaillé à l’école

mais ce matin à la radio une députée affirme à une heure de grande écoute que dans notre pays l’argent est bien redistribué.

Cocorico.

Elle a fait une business school, elle fait sa maline. Je l’imagine. Coupe de cheveux, veste ajustée, répertoire farci de bons numéros qui rapportent plus que le loto.

Je voudrais l’obliger à fouiller dans les poubelles pour manger. Lui fourrer le nez dans la vie des neuf millions de pauvres. Elle gère sa vie comme un fonds d’investissement. J’entends dans sa voix la maison de famille, les habits bien repassés, les gâteaux du dimanche après la messe, les voyages linguistiques en Angleterre, les vacances dans la maison sur la côte normande, les carnets de notes, le premier flirt avec le fils du pharmacien. Je sais le parfum qu’elle porte, les musiques qu’elle écoute, les bijoux qu’elle aime. Ce n’est pas une femme, c’est un socio-type, programmé pour perpétuer l’espèce à laquelle elle appartient et faire fructifier le patrimoine familial en plaçant ses billes et ses ovaires là où il faut. Elle sourit et elle serre des mains. Elle ne se pose pas de question avant de voter la loi appelée asile et immigration.

Aux confins de l’Europe des ordures vendent aux réfugiés des morceaux de plastique qu’ils font passer pour des gilets de sauvetage. Ici dans l’hémicycle, on renvoie vers la mort les survivants.

Je décerne un premier prix ex-aequo de pourriture morale aux passeurs et aux députés propres sur eux.

Aurore, trente-cinq ans trois enfants, ingénieure. Aurore vote sans état d’âme. Aurore appuie sur un bouton. En bon petit soldat, Aurore autorise l’enfermement d’enfants. Le mercredi, de retour dans sa circonscription, elle emmène Mathilde au piano et Clément au tennis :

dix enfants enfermés au centre de Rétention Administrative du Blanc Mesnil, dans des chambres n’atteignant parfois pas plus de 10° avec des douches froides ou à peine tièdes, en violation manifeste des limites posées par la Cour européenne des droits de l’homme qui considère ce type de traitement comme étant inhumain et dégradant.

J’ai honte et pas seulement quand la mer monte.

J’en peux plus d’entendre les bons élèves de la classe dominante réciter leur leçon.

J’en peux plus de l’actu, foutue moulinette à broyer l’espoir menu menu.

J’éteins la radio, je désactive les notifications, je me bouche les oreilles. Trop tard.

Je fais le chien roulé en boule sous ma couette. Je me souviens de la caissière du supermarché, de son fœtus mort-né parce qu’elle n’a pas pu quitter son poste de travail. Fausse couche, vrai deuil.

Merci patron.

Je rêve de mesurer un mètre quatre-vingt-dix pour aller casser la gueule du gérant de supermarché et celle, de son employeur. Protégé par des gardes du corps et les grilles de son ghetto pour millionnaires, il coule des jours heureux sans avoir besoin de travailler.

C’est triste d’aimer le fric, ils ont écrit sur les murs de soixante-huit. Prémonitoire. Ils l’aiment tellement le fric, qu’ils n’en ont jamais assez dans leur coffre-fort ou sur leur compte off-shore. Présenter des excuses à l’involontaire avortée, pourquoi faire ? Lui signer un chèque ? C’est quoi le prix d’un fœtus disparu dans les toilettes, c’est combien ?

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Combien pour avoir le droit de se reposer et donner un avenir au prochain haricot qu’elle fera peut-être pousser dans son ventre ?

Sa vie vaut moins que leurs profits

Alertez les bébés !

Jacques a dit : alertez les bébés.

Des jeunes de moins de trente ans se font stériliser.

Stéphane a dit : indignez-vous !

Ils suppriment les emplois et se prennent pour des sauveurs. Ils dégraissent. Ils ont le beurre et l’argent du beurre. Aux sangsues salariées, aux fourmis silencieuses, on laisse leurs yeux pour pleurer. On leur raconte des bobards. On agite l’épouvantail, dégringolade sur le trottoir. Ils regardent les gens tomber, planqués derrière la frontière belge suisse monégasque, derrière les belles façades, leurs enfants n’ont rien à craindre ni les enfants de leurs enfants. Et ce sont ces gens-là, sans foi ni loi, qu’on honore et qu’on craint. A qui on tend un micro. Qu’on invite partout. Petits marquis du commerce et de l’industrie des media ou de la publicité, la responsabilité, quel poids sur les épaules. Tu parles, Charles

Dans le monde d’après, les premiers de cordée continuent à collectionner les voitures de luxe les appartements vue sur parc les voyages en classe Affaires.

On nait et on meurt pauvre

On nait et on meurt riche

L’actionnaire veut du rendement dix, quinze, vingt pour cent. Les mêmes chiffres que les crédits revolving, revolver sur la tempe des ouvriers, dossier de surendettement à la banque de France, hypothèque sur le pavillon aux murs de carton.

Encaissez vos petits chèques de fin de mois, produisez nos richesses, gavez-vous de brioches pleines de graisses hydrogénées si vous n’avez pas de pain. Sur les plateaux des chaînes d’info, les Marie-Antoinette pullulent. Encrassez-vous les artères et n’oubliez pas d’aller voter. Mais pas aux extrêmes, hein ? Le suffrage universel, de la confiture pour les cochons.

Elle est patiente la France qui se lève tôt. Elle a occupé les ronds-points. Elle a perdu des yeux dans les manifs. Elle se laisse parfois séduire par des bonimenteurs qui ne veulent pas son bonheur.

La nuit je m’emballe, la nuit je ne mens pas, la nuit, j’écris aux carpettes qui attendent leur sucre. J’écris le soir dans mon lit à quelques cerveaux suspendus aux cintres du pouvoir comme des mannequins de prêt-à-penser livrés avec éléments de langage.

Le monde n’appartient pas à ceux qui se lèvent tôt, il appartient à ceux qui savent parler dans un micro. Je cherche, je cherche comment on pourrait faire taire ceux qui alignent des mots les uns derrière les autres, en ordre de bataille, de plateau télé en studio de radio. Ils les enfilent sur une corde pour nous pendre. Ils sont nés avec une parole en or dans la bouche : je n’ai jamais piqué dans la caisse parole de scout, regardez mon beau costume à sept mille euros, ma cravate et ma raie sur le côté, mon certificat de moralité.

Pas une ride à la surface du discours, ton calme, verbe haut, main sur le cœur et langage plié à leur volonté. Leur discours affûté pour commettre les petits meurtres entre amis, pas vu pas pris, l’arme du crime se cache dans le dictionnaire. Les mots ne portent pas plainte. Ils ne se constituent pas partie civile. Les crimes de lèse-vocabulaire ne sont jamais punis.

Ils sont polis.

Policés

Polysémie

Ils parlent sans bredouiller. Jamais. Ils débitent des inepties à la pelle

Le MEDEF œuvre à l’adaptation des différents systèmes de protection sociale aux évolutions économiques et démographiques

C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches, trop fort Victor.

L’ultra-richesse est un crime contre l’humanité.

Comment ne pas détester les prétendants au titre de roi de la presse roi du béton roi du ballon rond roi du monde et de l’espace, sous bonne escorte d’avocats fiscalistes qui nous volent, nous privent d’infirmiers et d’écoles.

Deux heures de métro tous les jours pendant quarante ans pour serrer des boulons sur des plaques de métal ? Une vieille personne à laver en six minutes trente. Des enfants qui ne partent jamais en vacances. Dans le monde d’après, les premiers de corvée sont toujours à la peine, oubliées les résolutions présidentielles

le pays tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal

C’est pas ma faute, c’est la faute à l’économie. Comme si les décisions n’étaient pas prises par des personnes réelles, des hommes et des femmes qui signent des décrets. Comme si ce n’était pas de leur responsabilité, les fins de mois aux abois. Comme si c’était si compliqué d’augmenter les bas salaires.

On y a cru. Tu l’as cru, patate crue. Ils allaient tirer les leçons de la crise sanitaire et prendre enfin en considération la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen

Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune

On y a cru. Les premiers de corvée sont restés sur leur faim, au sens littéral. Dans les limbes.

C’est l’arnaque du siècle. Les plus inutiles sont les mieux payés. Y a même des diplômes d’ingénierie patrimoniale du dirigeant. Pour apprendre aux patrons à optimiser les profits, à ne surtout pas redistribuer à des gens pour qui le bonheur, c’est juste trois cent euros de plus par mois.

On dit c’est insupportable et on supporte quand même.

J’en peux plus d’entendre des octogénaires pas fatigués chanteurs journalistes sénateurs, la retraite, moi jamais ? Il veut mourir sur scène, tout ce petit monde.  Si on les envoyait à l’usine voir s’ils ont envie de mourir sur chaîne.

On vit plus vieux donc il faut travailler plus longtemps. Toujours se méfier des raisonnements faciles, des fausses logiques. Ce sont ceux qui ne se sont jamais levés à cinq heures du matin qui en parlent le mieux. Comme cet ex-jeune philosophe -si toutefois le fait d’avoir listé quelques théories suffit à mériter le titre de philosophe- un type qui a passé sa vie à observer le monde du haut de son bureau, qui se lève le matin à l’heure qu’il veut, prend son thé en écoutant France-Culture, fait son jogging au jardin du Luxembourg avant de passer prendre un café place Saint-Sulpice. Il est du bon côté, ses enfants n’ont pas eu à chercher du boulot. Le bonheur au travail est simple comme un coup de fil, tu le prends en stage le petit ? Tu verras, il est brillant. Sa prostate le taquine, n’est pas Roth qui veut. Il feuillette le Monde. Tiens, machin a signé une tribune sur les retraites. Allez hop, un risotto aux cèpes et au boulot. Il s’installe à son bureau et crache quelques pages pour nous expliquer que soixante-dix ans et le nouveau cinquante ans.

Il n’a jamais pris un train de banlieue. Il n’a jamais subi les humiliations d’un petit chef. Il n’a jamais mangé la bouffe de la cantine. Il n’a jamais connu « la magie de l’entreprise ».

« 36 accidents du travail mortels recensés en octobre. 8 victimes avaient 25 ans ou moins, 8 autres avaient 55 ans ou plus. On dénombre 14 ouvriers du BTP dont un apprenti de 17 ans et un ouvrier de 64 ans. Les chutes ont fait 11 victimes ».

Il ne s’est jamais demandé s’il allait pouvoir payer son loyer. Il a son rond de serviette dans deux ou trois émissions. Il a un avis sur tout et sur l’âge de la retraite.

Son problème c’est de pouvoir encore bander et de passer à la télé. Qu’il prenne ses pilules bleues et nous foute la paix. Il vivra au moins six ans de plus qu’un ouvrier, pas de pénibilité à Saint Germain des Prés.

Cent pour cent de ceux qui galèrent n’ont jamais eu sa chance.

Ils avancent des petits pions sur un échiquier, ils savent où ils vont.

Je hais leurs paroles, sans accrocs et sans heurts. Pas un mot plus haut que l’autre, pas un pli, la parole passe et repasse. C’est lisse propre et net. C’est fait pour clouer le bec.

Parfois, ils aiment s’indigner, eux aussi. Une vitre brisée. Un vol de steaks hachés.

L’indignation n’est plus ce qu’elle était. Nous n’avons pas les mêmes valeurs.

Dans mon grand tambour à mots, mille tours minute, dix mots seconde, ça se bouscule au portillon, attendre le déverrouillage de la porte, risque d’inondation, de phrases mal essorées. Les mots dépassent, ils me débordent. Je m’emballe, ma langue patine.

Leurs concepts étendus sur le fil du discours, du beau linge, facile à plier, à faire entrer dans le compte-rendu, le communiqué de presse, la dépêche AFP.

Le soir j’écris des tonnes de lettres dans ma tête.

J’écris à toutes les crapules, les chefs incompétents, les médiocres.

J’écris à tous les crabes, toutes pinces dehors pour défendre leur bac à sable.

J’aime les phrases froissées. J’aime les mots qui trahissent, les gestes qui disent autre chose. Les mains bavardes.

Paroles, paroles, paroles.

Appeler « plan d’avenir » un plan de licenciements. A ce degré de cynisme, y a plus qu’à dynamiter le dictionnaire, pulvériser les leurres.

Chômeurs, des vies entières jetées à la poubelle.

Je ne parlerai pas la langue de ceux qui ont un schéma directeur à la place du cerveau.

Nous, on voulait laisser entrer le soleil et maintenant on prend des kway et des lunettes de piscine contre les gaz lacrymogènes

On fait bloc.

Contre leurs fourgons leurs portes blindées leurs murs toujours plus hérissés

Bloc contre leur mépris.

Toujours plus de mots pris en otages.

Mots en cage.

Dire qu’on a peur de la police est passible de lynchage. Dire que la police tue est passible de plainte ministérielle.

Graines de haine, bouches d’égouts, elle court elle court la maladie, dans le coeur des enfants de sept à soixante-dix-sept ans.

Je ne supporte plus qu’on parle à ma place, qu’on m’assigne à nation, qu’on me somme de vibrer au son de la marseillaise. Je m’en fous des trois couleurs hexagonales. Je m’en fous de la mort du chanteur populaire enterré comme un pharaon. Je m’en fous de l’incendie de Notre Dame. Je peux le dire que je m’en fous ?

L’école de la république m’a offert la grammaire et Flaubert. C’est super.

De toutes les matières, c’est la langue que je préfère.

Hey teachers leave the kids alone. Refusez de passer dans le hachoir, de devenir de la chair à sottises.

Les trois mots au fronton des écoles, rien. Du vent.

Liberté, encore un peu

Egalité, zéro,

Fraternité, laissez-moi rire.

J’ai appris de beaux mots à l’école, je les recopiais dans un petit carnet

éthéré

griserie

déambuler

réminiscence

effluve

déambuler avec griserie dans les effluves éthérés de mes réminiscences

Après sont venus de vilains mots

jungle de calais

fistule recto-vaginale

retraite chapeau

agence de notation

arrêté anti-mendicité

syndrome du bébé secoué

überisation

accident vasculaire cérébral

démocrature

pauvrophobie

dégagisme

Et maintenant, éco-anxieux.

La dernière fois, j’en ai des frissons, on est deux-cent mille à marcher ensemble, c’est beau d’être reliée aux autres.  Ceux qui n’ont jamais défilé, je les plains.

On y va, on y croit, on pourrait faire autre chose, lire, cuisiner, faire de la randonnée, contempler la mer. On n’a pas toujours envie. On a la flemme. On se force un peu. Signer des pétitions, c’est pas assez. On est deux cent mille, on se rêve deux millions. Pendant qu’on se fait asperger de lacrymos, d’autres vont chez des concessionnaires auto essayer le nouveau SUV vu à la télé.

On ne s’en sortira pas.

Nous ne sommes pas dans le même camp, madame. Son camp au mec à grosse casquette sur petite tête, c’est le camp des salaires à cinq chiffres, des voitures blindées, des cocktails petit doigt levé. Son camp, c’est le camp de la morgue qui tue, de la précarité qui tue. C’est le camp des flash-balls, des manifestants à l’hôpital, de la violence prétendument légitime.

Le camp des cabinets ministériels, des directions opérationnelles, des conseils d’administration. Bureau chauffé en hiver, climatisé en été, spécialistes de la note de synthèse, experts en réduction de masse salariale, voiture de fonction, notes de frais mirobolantes. C’est le carburant des jeunes cons élevés en batterie d’école de commerce, impeccablement diplômés, promis à un bel avenir. Je les ai vus de près, les petits cafards. Ils sortent tous du même trou, ils portent les mêmes chemises les mêmes pantalons sur des chaussures pointues. Rien ne dépasse. La langue de bois est bien pendue. Je les ai vus abîmer tout ce qu’ils touchent, avoir peur de déplaire, avoir peur de leur ombre. Claquemurés derrière leur déroulement de carrière, empêcheurs de créer pas rond, obsédés de la case à cocher, du tableau à remplir. Ils ont fait main basse sur l’éducation et la culture comme sur tout le reste.

Des milliers d’étudiants font la queue aux Restos du cœur.

En France

En 2021.

Tout va bien.

Sur les tapis rouges ça défile de mère en fille et les jolis minois s’affichent sur les abribus. C’est normal, on est bien boucher boulanger ou professeur de père en fils pourquoi pas actrice et chanteuse de mère en fille de père en fils de mère en fils de père en fille. L’argument « bonne conscience » de la petite fille riche. 

Je doute que des millions de jeunes rêvent de devenir bouchers boulangers professeurs. Le strass les couvertures de magazine les millions d’admirateurs les plateaux télé les appartements avec terrasse le compte en banque musclé, ça fait plus envie que se lever à trois heures du mat pour mettre les mains dans de la bidoche réfrigérée sans savoir si on aura assez d’argent à la fin du mois pour payer son loyer. Chères petites héritières qui ne connaissez pas votre chance, essayez les trains de banlieue. Allez passer un mois à la caisse, là où le fœtus est parti dans la cuvette des toilettes. Il y aurait aussi un gène du foot, Zizou de père en fils. Un gène du talent et de la beauté. 

Donc un gène du malheur et de la pauvreté.

Forcément.

Là où je travaille, la société de nettoyage envoie un binôme mère-fille faire le ménage.

C’est toujours les riches qui font la morale, le coup de l’union nationale.  C’est très vilain, la lutte des classes. Admirez plutôt les premiers de cordée. Dites merci. Regardez les lanceurs de balles jaunes sur gazon ou sur terre battue, c’est par amour du chocolat qu’ils tiennent compagnie aux helvètes marmottes.

J’en peux plus des informations sportives toutes les heures sur la radio publique.

Un relégué en deuxième division parle de désastre, des larmes dans la voix. Un désastre, c’est l’incendie du Plazza Athénée.  Un avion qui s’écrase. Des migrants qui se noient.

On a les désastres qu’on peut.

Calme-toi, tu vas te rendre malade. Laisse tomber. Pense à tout ce qui est beau, le bon vieux truc. Les raisons de se réjouir.

Cédric Herrou acquitté, Pierre-Alain Manonni aussi. On en est à se réjouir que des Justes n’aillent pas en prison, C’est là qu’on mesure le chemin parcouru, en sens inverse, depuis l’invitation à s’indigner.

Cédric et Pierre-Alain ont agi en dignes hommes indignés. Cela leur a valu d’être poursuivis, condamnés d’abord, insultés, traités comme des délinquants, eux qui n’ont fait qu’écouter leur indignation.

Il leur dirait quoi, le vénérable membre du Conseil National de la Résistance ? Il les reconnaîtrait comme des frères d’armes. Mais frères d’armes d’un combat perdu.

On ne vient pas de gagner la guerre, nous. On est en train de la perdre.

C’est foutu.

Le dérèglement climatique et la dérégulation financière, c’est foutu.

Les chacun pour soi ont gagné. Ils ont même réussi à faire croire aux pauvres que c’est de leur faute. Ils ont réussi à leur faire croire que tout leur fric planqué partout, leurs bateaux, leurs maisons, leur pognon, que tout ça est mérité.

On n’a pas su expliquer.

On n’a pas su répliquer.

On a laissé dire et donc laissé penser.

On a perdu la bataille des idées parce qu’on n’a pas mené la bataille des mots.

Comment on a pu se faire piquer le mot assistanat ? C’est beau, l’assistanat. C’est toute la beauté d’une société que d’assister les plus faibles. Assister, c’est aider. C’est être solidaire. Ils nous ont confisqué ça. Pour réduire au silence et humilier.

On s’est indignés et tout a continué.

Non, non rien n’a changé, tout tout a continué

C’est ce qu’il faut enseigner aux enfants. Que la vie n’est pas un épisode de la Petite Maison dans la prairie. Les gentils qui gagnent à la fin, les méchants qui perdent, c’est pour ne pas leur faire peur. Pour leur donner envie de grandir. Si on disait la vérité aux enfants, ils demanderaient direct à retourner dans le ventre de leur mère.

On a cru qu’après la pluie viendrait le beau temps. Après la tempête, le progrès.

On a cru les « plus jamais ça » et ça recommence.

En pire.

On a cru aux images. On a cru que faire savoir allait nous sauver. On sait tout, on voit tout et ça ne sert à rien.

A rien.

Blablabla.

Elle a raison Greta.

C’est la saison des programmes, on va élire un petit roi capricieux. Les pantins de gauche écoutent leurs conseillers comme Ulysse le chant des sirènes. Chacun se consolera comme il peut de son échec personnel, ils vont prendre la raclée de leur vie, mais ils y vont, la fleur au fusil. Ce n’est pas eux qui resteront sur le carreau.

Eux, en mai prochain, ils retrouveront leur fonds de commerce politique et leurs grands bureaux. Leurs enfants sont casés. Leur vieux jours assurés. Ils sont comme ces généraux de dix-huit qui envoyaient les troufions se faire exploser. Par stratégie militaire et orgueil patriotique.

C’est quoi ce pays-grenouille qui se prend pour un bœuf, ce pays des droits de l’homme où la doctrine de maintien de l’ordre est une tactique d’écrasement de toute protestation ?

C’est quoi ce pays où on est femme de ménage de mère en fille ?

C’est un pays perdu.

Un pays qu’on fait semblant d’aimer parce qu’on n’en a pas d’autre.

Un pays qui se fait croire que « ramener la coupe à la maison » tient lieu d’ultime horizon.

Un pays qui maltraite ses enfants dans des écoles insalubres.

Un pays qui humilie ses vieux dans des maisons de retraite vendues à des fonds de pension.

Un pays qui signe des autorisations de tuer à qui porte uniforme.

Un pays qui refuse de voir les handicapés.

Un pays où un enfant sur cinq est victime de pédo-criminalité.

Un pays où un enfant meurt tous les quatre jours sous les coups de ses parents.

Un pays qui surconsomme les benzodiazépines.

Un pays qui a le record des évadés fiscaux.

Un pays qui accepte des mis en examen au gouvernement et élit des repris de justice.

Un pays qui ne voit pas d’inconvénient au népotisme généralisé.

Un pays qui se laisse draguer par un petit Trump affairiste.

Un pays qui me fait honte.

L’indignation, c’est fini

C’est un sursaut qu’il faut.

Un cri avant la nuit.

Résister, c’est créér, il disait. Les résistants ont besoin d’armes.

Reprenons la parole comme on prendrait la Bastille.

Sinon, il n’y aura pas de lendemains qui chantent. Pas de jour d’écorce nue. Pas de jour couleur d’orange.

Il n’y aura plus que le metavers et les forces obscures du fric.


Copyright© : Corinne Prévost.